Chez les fous - VII. Les persécutés - Extrait

Modifié par Lucieniobey

Ce qu’il y a de poignant, c’est le fou persécuté.

Sa folie ne lui laisse pas de répit. Elle le tenaille, le poursuit, le torture. La nuit on le guette, on l’espionne, on l’insulte. « On » ou « ils » sont ses ennemis ! Ils sont dans le plafond, dans le mur, dans le plancher.

– Dans le réduit à charbon vous le voyez tout noir, qui m’envoie des ondes ?

On ne cesse de s’occuper de lui, on le frappe, on le pince, on le martyrise par l’électricité, le fer, le feu, la nappe d’eau, les gaz.

Il se bouche les yeux, les oreilles, le nez ; en vain ! Il voit toujours ses persécuteurs. Il entend qu’on le menace, il sent une odeur de roussi.

Il vit dans les transes, il dort dans le cauchemar.

– Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ? Arrière ! Les voilà ! Les voilà !

Au début, il n’accuse personne nominalement. Puis le fantôme prend une forme. C’est un individu qui lui est inconnu, ou c’est une secte, une société secrète, une association, un consortium1 ; ce sont les jésuites, les francs-maçons, l’Armée du Salut, une compagnie d’assurances. Ce sont les physiciens. C’est Edison2, c’est Marconi3, c’est Branly4.

Jadis, c’était le diable. Le diable est détrôné. Il n’opère que pour les paysans arriérés. Les inventions modernes l’ont rejeté dans son enfer, le persécuteur d’aujourd’hui est le cinématographe, le phonographe, le sans-fil, l’avion, la radiographie, le haut-parleur.

– L’avion passait au-dessus de ma fenêtre (c’est une jeune femme qui m’explique son affaire) et il me disait : « Viens sur le balcon, je vais t’emporter par les cheveux. » Je fermais ma fenêtre, je mettais les volets, il revenait toujours. « Tes cheveux sont-ils solides, disait-il, prépare-les bien. » Je me suis fait couper les cheveux. J’ai pensé qu’il ne reviendrait plus. Il revint. C’était entre midi et une heure. Alors, héroïquement, j’ai rasé ma tête. Il est revenu quand même. Écoutez-le, il rôde… rrron… rrron-rrron, il sera là, dans une heure. Pourquoi permet-on ces violences dans le ciel ? Il n’y a plus de police possible. Les assassins marchent maintenant sur la tête de la gendarmerie. C’est la fin des honnêtes personnes bien tranquilles sur leur balcon…

Elle pose ses deux mains sur son crâne rasé, disant :

– Écoutez, il vient !

Le remords les travaille. Ils s’accusent de crimes. Ce sont eux qui sont cause des catastrophes.

Un homme se frappait la poitrine à grands coups de poing. Il ne se ménageait pas. Son thorax rendait un son cave.

– C’est moi ! C’est moi ! C’est moi ! répétait-il.

C’est lui qui était responsable de l’évacuation de la Ruhr5 !

Leur douleur ne se traduit pas toujours par une excitation, leur folie est circulaire, c’est alors la période de dépression. À ces moments, leur souffrance est muette. Ils en sont comme inondés. Accablés sur un banc, les yeux exténués et perdus dans le lointain, leur faute les ronge.


1. Consortium : communauté, société. 2. Thomas Edison : inventeur, scientifique et industriel américain (1847-1931). 3. Gugielmo Marconi : physicien, inventeur et homme d'affaires italien (1874-1937). 4. Édouard Branly : physicien et médecin français (1844-1940). 5. Ruhr : région de l'ouest de l'Allemagne occupée, après la Première Guerre mondiale, dans le but de préserver la sécurité de l'Europe occidentale, puis progressivement évacuée. 

Source : https://lesmanuelslibres.region-academique-idf.fr
Télécharger le manuel : https://forge.apps.education.fr/drane-ile-de-france/les-manuels-libres/francais-seconde/-/tree/master?ref_type=heads ou directement le fichier ZIP
Sous réserve des droits de propriété intellectuelle de tiers, les contenus de ce site sont proposés dans le cadre du droit Français sous licence CC BY-NC-SA 4.0